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Un regard sur la pensée complexe de Morin….

28 Oct

Cet article est une réflexion à partir de l’ouvrage d’Edgard Morin « Introduction à la pensée complexe », publié en 2005. Il fut présenté comme travail lors de mon Master des Sciences de l’Education. J’espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que j’ai eu à l’écrire…. Et toutes vos suggestions, réflexions et autres idées sont les bienvenues….

 

Dans « Introduction à la pensée complexe » (2005 – Paris : Seuil), Edgard Morin nous propose une nouvelle façon d’envisager la science, le monde et les hommes, à travers la complexité. Face à la volonté d’ordonnancement qui régit la plupart des domaines, et en particulier la science, il nous propose de dépasser la simplification voulue par la science, qui a selon lui atteint ses limites et nous empêche d’envisager, de comprendre les phénomènes dans leur entièreté. Par une mise en relation avec les divers composants de l’environnement, mais également par la relation des éléments composant tout système, Edgard Morin nous amène à réfuter la volonté de maitrise des systèmes mais plutôt à les accepter dans leur globalité

Ainsi, des savoirs à priori antagonistes, peuvent être mis en lien si ils sont regardés dans leur contexte, leur passé, voire leur futur. Les prendre dans cet ensemble et accepter de ne pas en cerner leur frontière de façon rigide, fermée, isolée, permet une nouvelle vision des sciences, mais également (surtout ?) du monde dans lequel nous vivons et de son évolution.

D’une science cloisonnée à la complexité

L’organisation de la connaissance, reposant sur une hiérarchisation, une séparation, une spécialisation, décrétée au 17eme siècle, pose problème : le monde n’est plus regardé que de façon abstraite, unidimensionnelle. Une refonte de ces paradigmes gouvernant permettrait une vision globale et non segmentée de la réalité. Mais voulant s’organiser, la science a choisi une voie disjonctive, spécialisatrice, séparant la physique et la biologie, s’appuyant sur le « paradigme de simplification » (p.18) initié par Descartes. Cette séparation entre science et philosophie a toutefois permis des progrès, des découvertes, des avancées qui nous paraissent désormais des évidences, nous faisant prendre conscience d’une nouvelle ignorance, de nouvelles erreurs dont Edgard Morin situe l’origine dans la théorie et l’idéologie, et sources de dangers potentiels inédits liés à la possible utilisation de ces progrès. Les sciences se sont isolées entre elles, entrainant confinement et découpage dont la conséquence fut une vision parcellaire de chacune d’elle du monde, à la recherche d’un ordre absolu qui le régirait telle une machine, une mécanique réductible à un ensemble de formules et d’équations, oubliant l’être et toute relation de l’unité et du multiple, du singulier et de l’ensemble.

Ainsi, « l’intelligence aveugle détruit les ensembles et les totalités » (p.19), ne regarde les objets qu’en eux-mêmes, isolés, occultant le lien observateur-observé. La pensée complexe devient alors indispensable pour resituer toute découverte par une prise en compte de l’un et du multiple, de l’ordre et du désordre. Cette pensée pourrait paraitre perturbatrice car bousculant la rigidité intellectuelle dominante si elle n’était qu’insurrection, mais faisant appel à la science dans une fonction canalisatrice, elle lui permet alors d’accéder à cette appréhension globalisante du monde.

Le réel a bousculé la simplification déterministe, la science en prend peu à peu conscience, ne pouvant pas, ou plus, progresser dans ses découvertes si elle reste ancrée dans ses fondements initiaux. La vie n’est pas figée, statique, elle est un phénomène d’auto- éco- organisation qui s’impose désormais à la perception scientifique du monde et oblige les sciences à désormais se découvrir mutuellement, complémentairement, n’étant plus en concurrence, et à réintégrer dans cette nouvelle approche ce qu’elles avaient rejeté ou nié initialement.

La micro physique et la macro physique ont déjà entamé cette démarche de prise en compte de l’ensemble pour regarder l’unité, et réciproquement, d’acceptation du désordre générateur d’ordre. Le simple n’est alors plus un fondement mais« un moment entre des complexités » (p.27).

Selon Morin, tout est système, et les différences de ses composantes sont source d’incertitude s’il n’est regardé que de l’extérieur. Mais un système reste informe, irréel, à la fois réunificateur d’éléments différents et prenant ces différences en compte. Un système ouvert s’oppose au système clos, autarcique, et son ouverture le met en lien avec les autres systèmes de son environnement, générant interactions et influences mutuelles, réciproques, sans toutefois en modifier leurs apparences respectives. Cette recherche de ressources vitale à tout système, source d’énergie, empêche sa dégénérescence. Ainsi, « les structures restent les mêmes bien que les constituants changent » (p.31). C’est donc grâce à son ouverture qu’un système ouvert se ferme à l’extérieur, et il ne peut s’envisager qu’au sein de son éco système. Cette relation reconnait alors le méta système, globalisateur, également ouvert, dans un principe de système auto éco organisateur régissant tout système vivant. Le réductionnisme organisationnel de la science s’en retrouve ainsi remis en cause par l’incorporation du vivant dans la physique, l’obligeant à repenser ses connaissances au fur et à mesure de ses avancées et découvertes.

Les approches de l’information et de l’organisationisme s’en trouvent alors modifiées. L’information n’est plus une statistique, une mesure, mais une impulsion de désordre qui générera une nouvelle organisation par un nouvel ordonnancement répondant. L’organisationisme est quant à lui obligé de regarder la complexité de ses éléments, et se transforme en auto organisation vivante, dont les éléments, isolément peu fiables, ne viennent pas modifier la structure dans sa globalité de par la réponse à chaque fois apportée au désordre généré par ses éléments intérieurs. L’incertitude et le hasard, persona non grata du réductionnisme mécaniciste, sont ici acceptés, voire souhaités pour envisager toute évolution et progression de l’organisation. Ce regard nouveau permet alors une mise reconnaissance mutuelle des diverses disciplines initialement cloisonnées et une mise en perspective du sujet, qui devient alors un « tout-rien : rien n’existe sans lui, mais tout l’exclue » (p.59). Le monde est à l’intérieur de notre esprit, lui-même étant à l’intérieur du monde, et la connaissance est enfin accueillie comme à la fois plus riche et plus fragile.

Edgard Morin en appelle au terme de Vico, la Scienza Nova, pour regarder la chose en dehors de tout discours, hors de toute disciplinarité, en regroupant l’ensemble des sciences en une science globalisante, conservant leurs spécificités et contradictions. La philosophie peut alors se fondre dans cette approche, et l’environnement y est désormais reconnu comme partie intégrante.

Le paradigme de complexité

La complexité est partout, et non pas uniquement dans la science. La singularité ne se regarde qu’à un moment, dans un contexte, et ne peut effacer le général. L’idéal déterministe du 17° siècle a atteint ses limites dans les progrès de la science. Le paradigme de la simplicité, ordonnateur, réductionniste, disjonctif, reste cependant présent dans la complexité et permet d’envisager l’inférence réciproque de l‘ordre et du désordre. L‘entropie de l’univers n’est-elle en effet pas à l’origine de son ordre ? De façon analogue, cette relation se retrouve dans le monde, dans le quotidien, et ce tryptique ordre-désordre-organisation gouverne toute relation vivante, tout système en son intérieur. L’homme lui-même n’est qu’un organisme en perpétuelle dégénérescence-régénérescence de ses cellules, Morin allant jusqu’à affirmer que « à force de rajeunir, on vieillit » (p.85).

L’esprit intègre progressivement la science. La biologie, quant à elle, n’a eu de cesse de séparer l’individu du général, et arrive également à ses propres limites, obligée de reconnaitre l’espèce comme source de singularités, restant elle-même singulière dans le général. La notion de sujet peut enfin émerger, point central de son propre monde, mais intégré dans l’univers. Le regard sur son autonomie pose alors question : il ne peut l’être que s’il en est capable et au sein d’un système fournissant les outils pour l’être. L’autonomie est donc dépendante à la fois de son environnement et de ses gênes ! Le paradoxe de la liberté en découle : nous ne sommes libres que parce qu’emprisonnés dans des éléments qui nous permettent de l’être.

Malgré son regard globalisant, intégrant intérieur et extérieur, la complétude ne reste qu’une aspiration impossible de la complexité, l‘infini des systèmes ouverts et de leurs relations ne permettant pas d’avoir une vision totale et fermée du système.

La complexité ne peut s’envisager sans la raison qui donne de la cohérence à notre vision du monde, mais bousculée par l’ordre et le désordre permanent qui le régissent. La rationalité permet d’accepter de ce paradoxe, reconnaissant l’insuffisance d’un regard raisonnable, à l’inverse de la rationalisation qui l’exclurait de fait.

Descartes définissait toute chose par ses frontières. Morin propose de les définir par leur noyau, appuyant ainsi le fait que celles-ci restent ouvertes, poreuses, et ouvrant la possibilité des macros concepts. Trois principes déterminent alors la complexité. La dialogie, qui met en lien les opposés, la récursion organisationnelle regardant les produits et les effets comme « cause et producteurs de ce qui les produit » (p.99), sortant de la linéarité cause-effet, et le principe hologramique, le tout étant dans la partie qui est elle-même dans le tout. Découlant de ce troisième principe, l’observateur se reconnait comme partie intégrante de son observation, tout comme le concepteur de sa conception.

Complexité, action et entreprise.

L’action est un pari qui implique le risque conscient d’échec. Elle est une stratégie qui, partant d’une décision initiale, permet d’envisager que des situations en modifient son cours. La stratégie essaie d’éviter le hasard sans le nier, le regardant comme une éventualité potentiellement positive. Cette acceptation de possibles aléas permet d’envisager les bifurcations, une même action initiale pouvant donner des résultats différents selon les choix opérés. Toute action inter réagit avec l’environnement qui influe sur son issue. L’action porte en elle la complexité, quand elle est stratégie, le programme quant à lui restant figé, ne pouvant s’adapter. Elle n’est donc plus linéaire, chaque micro action utilisée pouvant modifier la stratégie globale.

Une machine triviale est une machine dont le comportement est prévisible dès qu’on en connait ses spécificités. L’être humain, la société, les entreprises, sont des machines non triviales dans leurs actions, mais également ponctuellement triviales, selon l’instant. La société voudrait des individus triviaux, ce qu’ils ne sont pas, ou plus, selon leurs besoins, leurs objectifs individuels. La nouveauté génère des actions imprévisibles, et chaque crise nécessitant l’imagination de ses solutions, sera source d’un nouvel ordre, d’une nouvelle organisation. La pensée complexe ne prévoit pas l’inattendu, mais y prépare, écartant de fait tout déterminisme, étant une aide dans la gestion de l’imprévisible.

Edgard Morin nous présente les trois étapes de la complexité. Tout d’abord, connaitre les choses simples ne permet pas de connaitre les propriétés de l’ensemble, « un tout est un plus que la somme des parties » (p.114). Mais la qualité de l’ensemble ne permet pas de connaitre les propriétés individuelles de ses éléments. Il en conclue ainsi que le tout est « à la fois plus et moins que la somme des parties » (p.114). L’ensemble ne répond donc pas à une loi simple.

Il porte par la suite son regard sur l’entreprise. Le marché est son environnement et ses règles impactent son fonctionnement, tant au niveau de la production nécessaire pour répondre à la demande, qu’au sein de l’entreprise elle-même dans son organisation, sa structuration en regard des exigences externes et internes à l’entreprise. Ces fluctuations organisationnelles créent les conditions de survie de l’entreprise, qui devient alors auto –productrice d’elle-même : elle ne vit que parce qu’elle produit, elle produit pour vivre.

Ce constat amène à réfléchir aux trois représentations de la causalité. La causalité linéaire, principe de cause à effet, souligne la phase de production à partir d’une matière. La causalité circulaire rétroactive répond à l’adaptation aux besoins fluctuant du marché, à l’augmentation, à la baisse ou à la diversification de la demande. La causalité récursive considère que le produit est producteur de ce qui le produit, et ainsi, la production fait l’entreprise qui crée cette production. Ces trois causalités se retrouvent dans toutes les organisations complexes, que ce soit l’entreprise ou la société et ces organisations ne peuvent se regarder sans approcher leurs éléments constitutifs. L’entreprise se doit donc de considérer elle aussi ses éléments, l’humain, qui la composent, reconnaissant l’interdépendance et l’inséparabilité entre organisation et éléments particuliers.

L’entreprise se situe dans un environnement extérieur l’impactant directement lui-même intégré dans un éco système plus vaste, plus élargi. Elle répond donc, dans son organisation interne, aux règles de cet éco système en s’auto-organisant et s’auto produisant. Mais ce marché reste instable, incertain, générant un désordre permanent au sein de l’ordonnancement de son organisation. Ce désordre permanent oblige à l’adaptation, à l’imagination de solutions nouvelles, et à l’instar de l’univers qui ne cesse d’ordonner son désordre, l’entreprise réagit, se renouvelle, se régénère et évolue par cette instabilité permanente. L’entreprise se doit donc d’adopter une stratégie, et non un programme, pour se mouvoir dans cet imprévu, et doit se refuser à toute rigidité organisationnelle qui ne saurait qu’être une sécurisation momentanée mais un handicap mortel dans son existence.

Il a été également constaté que dans toute organisation rigide, planificatrice, réductrice, une constante du désordre, souvent cachée, niée, qui, si elle n’était présente, n’aurait pas permis à ces systèmes rigides de subsister. Cette inventivité, cette rébellion interne mais non diffusée, a été, à chaque fois, source de progrès et d’amélioration des éléments du système sans en modifier son apparence extérieure. Au sein de toute entreprise, savoir permettre cet équilibre d’ordre structurel tout en favorisant l’initiative et la créativité ne peut que lui permettre de s’autoproduire de façon plus efficiente. Mais le risque est alors grand que le désordre ne l’emporte sur l’ordre, entrainant la destruction de l’entreprise. Seule la solidarité de ses éléments palliera à ce danger, dans un réflexe de conscientisation des limites et de survivance qui préserveront l’entité en la faisant progresser.

Epistémologie de la complexité

Ce dernier chapitre répond aux contradictions et réflexions soumises à Edgard Morin lors d’une rencontre à Lisbonne, en 1983, par sept professeurs de diverses disciplines. Il complète ainsi sa présentation de la complexité par des apports, des éclairages complémentaires. Il commence par préciser sa pensée en réfutant l’idée d’incarner la complexité absolue en opposition à la simplicité absolue. La complexité ne peut et ne doit être parfaite, aboutie, il s’agit là de son fondement même, sous tendu par l’incertitude et l’inachèvement. Elle met en relation des savoirs qui se sont ignorés, voire opposés, aspirant à une idée de totalité toutefois inatteignable. Les malentendus trouvent ainsi leur origine dans cette classification impossible de la complexité, qu’il faut approcher en sortant de l’idée d’ordonnancement de la science. Mais il ne veut pas non plus, par cette approche pluraliste, être assimilé à un vulgarisateur, considérant qu’il n’a établi ces liens entre les disciplines qu’après les avoir assimilées et organisées différemment, associant ordre et désordre dans une dialogie complémentaire. Il n’en repousse pas pour autant l’idée d’ordre général de la science, qu’il inclue dans son approche globalisante mais en la reliant avec l’ensemble des paramètres que cet ordre a évacué pour satisfaire à sa logique restrictive.

La complexité est donc « la possibilité de penser à travers la complication (…), à travers les incertitudes et à travers les contradictions » (p.134). Mais la simplicité reste nécessaire, fait partie de la complexité globale, étant sa contradiction. C’est cette contradiction qui inspirera l’évolution de la pensée par cette nouvelle approche, comme la science a progressé par la simplicité, mais évoluera par la complexité. Ainsi, la dialogique ordre-désordre-organisation dissout-elle en elle l’ordre et le désordre, faisant progresser l’organisation.

Le hasard ne peut être la seule explication du changement. Il nécessite un potentiel de changement au sein de la structure pour pouvoir se présenter, qui sera d’autant plus important que la structure est grande, pouvant y intervenir sur un plus grand nombre de facteurs. Morin définit alors le tétragramme incompressible « ordre-désordre-interaction-organisation » (p.142), ces quatre éléments ne pouvant se dissocier tout en restant égaux entre eux. Le désordre crée un ordre nouveau, favorisant l’évolution de l’organisation, l’ordre venant tempérer, réguler, répondre au désordre.

La connaissance reste donc ouverte à son milieu, à l’extérieur, tout en restant séparée de cet environnement. Cette mise en perspective de la coproduction de la connaissance par cette relation entre intérieur et extérieur met ainsi en lien objectivité et subjectivité, toute objectivité devenant subjective.

Il est donc nécessaire de rétablir les liens entre science et philosophie d’une part, et entre science et société d’autre part. La science se doit de réfléchir sur elle-même, et la société, influencée par la science comme elle-même en a modifié sa structure, doit repenser le positionnement réciproque qui en découle, évitant de transformer la science en institution sociale, intégrée, étouffée.

Edgard Morin termine son ouvrage en nous affirmant que nous sommes dans « l’âge de fer de la pensée » (p.156). Pour lui, le monde a énormément progressé grâce à la science qui avait choisi la voie du cloisonnement spécialisé pour rechercher un ordre global, pour démontrer la mécanisation de notre univers dans sa conception. Elle est aujourd’hui obligée de réunir ses différentes voies empruntées qui lui ont permis de progresser, prenant conscience qu’elles se heurtent à un mur infranchissable. Mais notre monde a lui aussi évolué, la planète étant désormais en interrelation permanente. Chaque société ne peut plus évoluer sans regarder les autres, de façon autarcique, repliée sur elle-même. C’est donc à la fois la science et la philosophie qui doivent s’autocritiquer, s’auto analyser, pour développer une approche nouvelle, globalisante, infinie…..et perpétuellement ouverte.

Analyse et réflexion : une réelle complexité, une réalité complexe….

Cette introduction à la pensée complexe est une prise de conscience. Elle nous fait réaliser la permanence de la complexité dans notre quotidien, dans nos sociétés, dans notre environnement professionnel, social ou familial. Mais cette omniprésence de la complexité, et surtout sa prise en compte, ne posent-t-elles pas des problèmes nouveaux nous obligeant à réfléchir différemment sur les solutions, les réponses que nous devons apporter ? L’actualité peut nous permettre de tenter une approche de réponse, forcément à partir d’un regard personnalisé lié à notre vécu et notre expérience, donc subjective et contestable… ou du moins discutable.

L’élève, sujet de complexité….

Comment ne pas envisager la complexité dans le monde de l’éducation ? Edgard Morin nous parle de la relation systémique entre l’éducation et la société. Pourtant, dans cet ouvrage, il ne nous parle pas, ou peu, de la façon dont on pourrait considérer l’élève au travers de la complexité. Ce regard différent, nous pourrons le trouver dans « Du rapport au savoir ». En 1997, Bernard Charlot nous rappelle que « l’élève est aussi, et d’abord, un enfant ou un adolescent, c’est-à-dire un sujet confronté à la nécessité d’apprendre et à la présence dans son monde de savoirs de divers types ». Il resitue ainsi l’élève, nous rappelant qu’il n’est pas qu’un élève, mais également un être social, devant accomplir la double mission d’acquérir les savoirs scolaires, mais également les savoirs sociétaux. Il rejoint ainsi Edgard Morin, qui considère que l’école forme les élèves à la société, et que la société elle-même propose l’éducation nécessaire à l’autonomie future de l’élève.

Bernard Charlot nous rappelle que l’élève est un sujet, et il est permis de penser que cette dénomination n’est pas choisie par hasard. Tout d’abord, il va faire appel à la notion de sujet global de recherche, sortant l’élève d’un rôle réduit à cet unique statut, à cette fonction réductrice d’apprenant. Mais par cette dénomination, et par sa définition de l’élève, il soutient qu’un même enfant peut être regardé de plusieurs façons : celle des parents, déformé par ce lien filial si particulier, celle de ses camarades, sujets vivant, par instant, dans le même environnement et pouvant ainsi avoir des préoccupations et centres d’intérêt communs, sans toutefois que leur approche ne soit obligatoirement identique, celle du professeur, qui ne voit, à priori que la dimension scolaire. Il est important de préciser ici du professeur, et non des professeurs en faisant appel à André Giordan. Dans « Apprendre ! », celui-ci souligne également que l’attitude de l’élève varie en fonction de son professeur, mais que la réciproque pouvait s’avérer également. Ainsi, d’un cours à l’autre, l’élève peut changer d’attitude selon le professeur, et ce dernier peut varier son attitude selon son auditoire.

Envisager la relation élève-professeur avec un regard systémique pourrait peut-être nous donner une autre vision de cette situation. Dans une relation de cet ordre, en effet, les éléments s’influencent mutuellement, se répondent l’un à l’autre, se réorganisent au sein de ce système de façon à trouver un équilibre homéostatique. De même, ces éléments internes restent soumis aux événements et aléas extérieurs qui viennent impacter leur relation au sein du système. Ne pourrions –nous pas nous poser la question de l’influence des problèmes personnels du professeur sur l’exécution de son cours ? La docinomie et la doxologie, présentées par Michel Vial, révèlent une prise de conscience de cette éventualité. De même, l’influence de la situation familiale, par exemple, ou relationnelle avec ses petits camarades de l’élève ne vient-elle pas fausser son envie de venir à l’école ? Divers sociologues, tels que Bourdieu et Passeron ont constaté en 1970 une symétrie entre réussite scolaire et milieu défavorisé. Ainsi, la définition de l’élève en tant qu’élève, et seulement élève, mérite d’être envisagée différemment (voire contestée ?)…. Et par là même, la relation théorique, schématique entre l’élève et son professeur ne devrait-elle pas être revue sous un angle différent ?

Edgard Morin, lors de la conférence du 2 octobre 2013, affirme que « comprendre autrui, c’est le voir dans ses différents aspects ». Il considère que l’autre doit se regarder avec le filtre de la complexité, et cette approche nous parait souhaitable – nous n’osons dire indispensable- dans le regard de tout maître envers ses élèves, de tout formateur envers ses stagiaires…..

Cette prise en compte des éléments périphériques est transférable à bien d’autres domaines. Un manager peut-il par exemple oublier ses soucis personnels quand il rentre en réunion avec ses adjoints ? Peut-il, inversement, négliger une situation difficile d’un de ses collaborateurs et lui confier, dans de telles circonstances, des tâches nécessitant un investissement important ? Un sportif entrant sur un terrain lors d’une compétition sera-t-il aussi concentré s’il vient d’apprendre une mauvaise nouvelle ? Force est de constater que ces paramètres moraux (touchant au moral) ont été longtemps repoussés, niés, dans le monde professionnel, selon la formule si (trop !) souvent entendue que « les problèmes personnels doivent rester à la porte (ou au vestiaire) ». Et pourtant en tenir compte, agir au moment où ceux-ci apparaissent ne serait-ce que par une attitude de compréhension permet, à terme, d’en tirer des bénéfices bien plus importants, ne serait qu’en matière de reconnaissance et d’implication future de la personne concernée. Mais cette prise en compte de la complexité humaine ne peut s’envisager que par un changement culturel profond, et ainsi que le souligne Edgard Morin, nous ne sommes encore qu’à « l’âge de pierre » de la pensée complexe….

L’entreprise apprenante

Nous l’avons souligné, la complexité est partout. Nous la rencontrons dans toutes les sphères, tous les champs, et donc bien évidemment dans le monde de l’entreprise. S’inspirant et validant le regard qu’Edgar Morin porte sur l’entreprise et son rapport à la complexité, Jeanne Mallet présente en 1994 l’idée de l’entreprise apprenante, considérant que « l’entreprise, en tant qu’organisation, n’est qu’un cas particulier d’organisme vivant en situation d’apprentissage et donc d’auto-organisation » (1994, p.15). L’entreprise doit faire face, au quotidien, aux mouvances de son environnement et se réorganiser en permanence pour répondre aux attentes renouvelées du marché. Système ouvert sur un éco système, elle est donc en interaction continue, modulant, voire modifiant ses processus de production, se réorganisant, créant de nouvelles fonctions, élaborant sans cesse une stratégie qui ne cesse de varier au cours de son histoire.

Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’au même titre que la science qui avait cloisonné ses disciplines dans une volonté simplificatrice et réductionniste, et qui se retrouve aujourd’hui à envisager une nouvelle approche face aux limites atteintes par ses progrès et découvertes, l’entreprise a évolué de façon analogue. De la panacée tayloriste du début du XXème siècle, déconsidérant l’humain comme un outil assigné à une activité parcellisée et réduite, nous avons désormais évolué vers une prise en compte de celui-ci, tout en lui confiant une multitude de fonctions et tâches, et à une prise en compte de ses besoins et de ses particularités. Mais l’accélération, la mondialisation, la mise en relation par le biais du marché des entreprises entre elles a modifié le paysage économique qui ne connait désormais plus de frontières.

Cela sous-entend donc une formation -voire une re formation -permanente des équipes. Jeanne Mallet préconise, s’appuyant à la fois sur une approche qui considère l’entreprise comme organisation systémique ouverte, et sur les principes de connexionnisme et de constructivisme, une refondation des éléments structurels et culturels. L’intelligence organisationnelle, permet ainsi de ré envisager l’organisation de l’entreprise, par une participation active de l’ensemble de ses acteurs, à une production d’idées nouvelles d’une part, à une acceptation non hiérarchisée des diverses propositions et initiatives internes. L’ingérence permanente de l’éco système imposant ses règles et besoins peut alors s’envisager comme source de progrès et d’évolution, et s’adaptant, trouvant de nouvelles réponses, l’entreprise ne cesse d’évoluer et de se complexifier. Cette approche s’appuie sur une étude réalisée sur cinq ans, sur des entreprises d’une même région, de taille plutôt restreinte, travaillant toutes dans le secteur de la haute technologie. Connaitre ce paramètre ayant permis cette approche nous parait primordial, ainsi que nous le verrons par la suite.

Dans le cadre de notre Master, nous avons pu rencontrer Jeanne Mallet qui nous a présenté cette approche. Cette intervention suscita un échange passionnant et une confrontation de conceptions de l’évolution nécessaire à l’entreprise vis-à-vis de la formation, de son passage d’entité formatrice à entreprise apprenante. En effet, cette conception de l’entreprise apprenante interroge, voire interpelle, en regard de notre passé professionnel au sein d’entités de grandes tailles, à vocation à minima nationale. Il était une évidence de tenter de rapprocher ces fondements nouveaux de notre expérience.

En effet, quelles similitudes peut-on envisager dans des structures de taille modeste et dédiées aux hautes technologies avec des structures de très grandes tailles, avec des sites multiples, désireuses de créer une identité commune à ces divers sites par une centralisation opérationnelle recherchant également ainsi des gains de rentabilité et de profitabilités ? pouvons-nous affirmer qu’une entreprise productrice de bien, fonctionnant avec des chaînes de montage tournant sur le principe des « 3 – 8 », avec une automatisation de plus en plus présente, pourrait faire appel à ces concepts opérants pour des petites structures pour évoluer, grandir, et ainsi s’adapter aux combats économiques désormais mondiaux et éviter les plans sociaux que nous connaissons en ces périodes de crise ?

Une approche de la complexité en entreprise est envisageable si on considère l’entreprise de grande taille comme un ensemble de systèmes interférant les uns aux autres. Les services de production n’existent que parce que les services administratifs sont là, et les administratifs ne doivent leur activité qu’à la production. Les sièges d’entreprise, dédiés à l’organisation, à l’anticipation, à la stratégie peuvent se regarder d’une façon similaire à ces petites structures servant d’objet d’étude à l‘entreprise apprenante. Ainsi, l’éclatement du cloisonnement régissant ces pôles de direction pourrait s’appréhender par une mise en relation permanente de ses acteurs, par une organisation apprenante et réactive face aux fluctuations permanentes d’un marché désormais planétaire et ainsi permettre une plus grande réactivité au niveau national. A l’inverse, toute décision ou action prise sur un plan local peut engendrer une répercussion, une conséquence au niveau mondial Se pose alors la question, en France tout au moins, d’une mentalité et d’une acceptation différente, remettant en cause la structuration hiérarchique de ces sociétés toujours basée sur les fondements quasi tayloriens dans leur organisation fonctionnelle.

Edgard Morin, rejoint par Jeanne Mallet, parle alors de la nécessaire solidarité des acteurs de l’entreprise pour éviter que cette nouvelle approche non-hiérarchisante, horizontale, ne soit source de destruction de l’entreprise. Dans la période trouble actuelle, qui apparait comme une redistribution des forces économiques et une remise en cause de l’hégémonie occidentale, cette solidarité s’apparente désormais à un réflexe de survie. Mais à terme, et ce terme se rapproche de plus en plus rapidement, l’homme se devra de raisonner au niveau planétaire, devenant citoyen du monde, et apprendra à se mouvoir dans ce nouvel espace, qu’il commence à découvrir par les nouveaux moyens de communications, mais qu’il saura maitriser et parcourir dans l’avenir sans en avoir peur…. La (re) découverte de l’Amérique est pour bientôt, et elle ne sera certainement pas que dans l’espace, mais plutôt sur notre belle, et vieille, planète, mais encore si jeune….

Liberté, égalité…..complexité ?

Les deux guerres mondiales du XXème siècle ont permis aux femmes d’intégrer le monde de l’entreprise, devant remplacer les hommes partis combattre. De même, les progrès de la science ont modernisé et refondé la société, tant au niveau structurel que moral, et la place de la femme a enfin été convenue. Mais cette reconnaissance ne s’est faite que par de longues luttes qui sont, il faut le confesser, encore parfois remises en cause. La femme a intégré toutes les strates de nos sociétés occidentales, bousculant ainsi des siècles de préjugés et de mise à l’écart, voire à l’index. Le législateur est intervenu pour valider cette reconnaissance, accordant le droit de vote, la reconnaissance du conjoint, l’accès aux diverses fonctions, etc…. Pourtant, les inégalités subsistent encore, ne serait-ce par exemple qu’au niveau des salaires pour une fonction strictement similaire. La notion de parité a pris alors une autre tournure, devenant politique, imposant un égalitarisme intellectuellement compréhensible, mais pratiquement inégalitaire. La constitution d’un gouvernement en est un parfait exemple, presque caricatural : il est « politiquement correct » de revendiquer une égalité entre hommes et femmes dans le choix des ministres. Mais ne pourrait-on alors se poser la question de la compétence ? Un homme ou une femme est-il réellement choisi uniquement sur ce critère ou bien parce qu’il y a un nombre à satisfaire ? Cette question se pose également avec la notion de « discrimination positive » censée favoriser l‘intégration de toute personne d’origine étrangère.

Nous constatons donc, dans cette approche volontairement simpliste par ses exemples choisis, que la complexité vient s’immiscer et poser question, selon un vieil adage qui nous rappelle que le mieux est l’ennemi du bien, mais surtout, si nous reprenons Edgard Morin, de façon détournée il est vrai, que la complexité est « la possibilité de penser à travers la complication ». Cela laisse songeur et pose alors une question sur le champ de la morale : la simplification ne serait-elle pas un recours potentiel pour préserver cette dernière, étant admis, ces exemples nous le démontrent, que la loi et la morale ne sont pas toujours en accord. Il est cependant permis de penser dans cette approche égalitariste que nous n’en sommes qu’à ses prémisses et que ces lois, potentiellement contre productives, seront, dans un avenir que l’on ne peut que souhaiter proche, inutiles et abrogées. Mais il est surtout permis d’en tirer une conclusion autre, distanciée, ou plutôt de soulever une question : la recherche de l’égalité absolue, dans tous les domaines, n’est-elle pas source d’inégalités ? La notion d’égalité, porte ainsi en elle la complexité, réelle et constatée dans tous les domaines, qu’ils soient physiques, biologiques, sociétaux, et ne peut s’envisager que de façon dialogique avec son pendant inégalitaire. L’approche d’Edgard Morin, humaniste revendiqué, sur la complexité de l’égalité eut été intéressante, et son positionnement dans le rapport loi-morale, lui aussi potentiellement dialogique, nous aurait peut-être permis une distanciation réflexive.

Conclusion

La complexité est partout, dans tous les domaines de notre vie, dans tous ses secteurs. L’un des paradoxes de la complexité est qu’il est à la fois difficile de la définir et impossible de l’ignorer. Cependant, nous la ressentons tous, ne serait-ce que dans notre langage courant, quotidien… Ne rencontrons pas parfois des problèmes « complexes » à résoudre ? Ne dit-on pas souvent que telle ou telle personne est « complexe » ? Les dirigeants économiques, politiques, sociaux ne nous parlent-ils pas régulièrement de la « complexité » de notre monde ? Elle est donc là, près de nous, autour de nous, en nous, sans que nous ne puissions la situer précisément, l’identifier….

Elle pourrait même s’envisager au regard de ce travail d’étudiant. Edgard Morin, dans sa conférence du 2 octobre 2013, nous déclare qu’ « une connaissance pertinente n’isole pas son objet, mais le met dans son contexte ». L’impertinence, si souvent revendiquée par Edgard Morin, nous pousserait donc à suggérer au lecteur de ce texte de l’appréhender en connaissance de l’inachèvement de la formation de son auteur, et l’acceptation qu’il n’est à ce jour que sur un chemin qui l’amènera à compléter ce manque de connaissances si décelable. Faire appel à cette impertinence est osée, il est vrai, mais la dialogie avec la pertinence nous pousse à le faire, sachant que, toujours pour citer Edgard Morin, « la reconnaissance de la complexité humaine est liée à l’empathie »…..

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